Chris Marker

par François Maspero

Mes liens avec Chris Marker remontent réellement à 1967. Auparavant, nous avions déjà quelques relations du fait de nos rapports avec « Peuple et Culture », et j'avais vu, je crois, tous ses films.
Lorsque, en avril 1967, j'ai appris l'arrestation de Régis Debray en Bolivie, au moment où il quittait la guérilla de Che Guevara qui avait été dénoncée par des mouchards et des déserteurs, j'ai décidé d'aller à La Paz pour voir ce qu'il serait possible de faire pour l'aider.

En effet, Régis Debray, dans son ultime voyage, était muni, en guise de « couverture », de trois lettres censées le charger d'une enquête sur les populations andines. L'une émanait de la rédaction des Temps Modernes, pour la rédaction d'articles. La deuxième était de la maison d'édition qui portait mon nom et elle le mandatait pour écrire un livre sur le même sujet. Il faut bien admettre que ces deux justificatifs de sa présence en Bolivie étaient de peu de poids, et même contre-productifs aux yeux du premier enquêteur quelque peu averti. Seule la troisième lettre pouvait avoir une réelle valeur : sur papier à en-tête du Collège de France, elle émanait du laboratoire de Claude Lévi-Strauss et était signée de Maurice Godelier. Malheureusement, dès la nouvelle connue, Maurice Godelier me signifia son interdiction radicale et définitive d'en faire état.

L'idée était de partir en compagnie d'un journaliste et d'un avocat. Mais toutes les démarches que je fis dans ce sens se heurtèrent à des refus aussi polis que catégoriques. J'étais pressé par le temps, et c'est alors que Chris Marker se proposa de lui-même. Après avoir subi quelques mois plus tôt une grave opération qui impliquait l'ablation d'une partie d'un poumon, il traversait une phase où il avait décidé de ne plus jamais rien signer lui-même et de se mettre désormais exclusivement au service des autres. Ce qu'il a fait d'ailleurs avec constance dans les années suivantes, avant de revenir, plus tard, à son activité pleine et entière de réalisateur. C'est dans ces années-là qu'il a été notamment la cheville ouvrière de Loin du Vietnam et qu'il a créé les groupes Medvedkine où chacun participait à la réalisation : ils ont tourné, parmi d'autres documentaires, À bientôt j'espère et Classe de lutte. Et c'est donc dans le même état d'esprit qu'il a décidé de m'accompagner. Non sans d'ailleurs emporter une caméra Beaulieu et un des premiers magnétophones à cassettes. Qu'il ne manqua pas de manier à sa façon une fois sur place : une façon qui tenait du prestidigitateur, tant elle était rapide, sur le mode « ni vu ni connu ». Il m'avait dit : « Je ne suis pas vraiment journaliste et pas du tout avocat, mais je pourrai être votre docteur Watson. » Chris a toujours eu la modestie des authentiques orgueilleux.

De ce que fut ce voyage avec Chris Marker et des démarches que nous fîmes, je ne retiendrai qu'un seul temps, pour moi le plus fort. Quand nous avons pris à Lima l'avion pour La Paz, nous sommes arrivés bons derniers dans l'appareil déjà plein : la totalité des passagers, sans exception, étaient taillés en armoire à glace, cheveux uniformément courts, et ruminant du chewing-gum en cadence et en silence : pas besoin d'être grands clercs pour comprendre qu'il s'agissait des « conseillers militaires », c'est à dire des marines en civil et autres forces spéciales, que les États-Unis expédiaient au régime bolivien pour l'aider à mater la guérilla et noyer dans le sang les manifestations des mineurs du Potosí.

Un soir, en revenant dans notre hôtel vers minuit, nous eûmes l'intéressante surprise de trouver, de part et d'autre de la porte de ma chambre, plusieurs de ces sympathiques individus, toujours aussi ruminants et patibulaires. La réaction immédiate de Chris à été de me dire : « François, c'est vous qui devez faire les démarches importantes. Dans ces conditions, je vais entrer dans la chambre à votre place. Ils me prendront pour vous, je tâcherai de faire durer leur erreur au moins jusqu'à demain, et cela vous laissera le temps de prendre d'autres dispositions. » Il s'avéra ensuite que lesdits individus n'en voulaient pas à ma personne mais s'étaient simplement trouvés là pour mastiquer de concert. Il n'empêche : si quelques mots devaient créer dès lors un lien étroit avec Chris, c'est bien à cet instant que cela s'est produit.

Quelques semaines plus tard, je suis retourné à La Paz, cette fois en compagnie d'un autre ami dont le souvenir me reste aussi cher, Georges Pinet, le seul avocat qui a finalement accepté, avec une totale générosité, de me suivre. Il est vrai que s'il ne se relevait pas, lui, d'une grave opération, il sortait tout bonnement de prison, pour avoir renvoyé, dans un geste de protestation contre je ne sais quelle mesure à ses yeux odieuse, son livret militaire au ministère des Armées qui s'était empressé de faire un exemple... Dans ce deuxième voyage, ce qui devait arriver est arrivé, j'ai été arrêté, incarcéré, longuement interrogé, menacé d'un sort peu enviable avec simulacre d'exécution, et finalement expulsé du pays comme on jette une vieille chaussette. Mais ceci est une autre histoire.

Tout ce qui nous a unis ensuite, Chris et moi, relève d'une amitié qui se situe elle-même dans ce domaine privé dont lui seul contrôlait les limites souvent changeantes et déconcertantes, et je n'en parlerai donc pas davantage. Je dirai seulement qu'à chaque tournant difficile de ma vie il a été présent. Sarcastique parfois, chaleureux toujours, souvent silencieux et constamment vigilant comme le chat de Kipling et celui de Lewis Carroll réunis. Je dirai encore que, simplement, je n'aurais pas été le peu que j'ai été si je n'avais pas eu cette présence, cet exemple.

Et je sais que, de par le monde, il existe toujours un réseau, comme une famille dont bien souvent les membres ne se connaissent même pas entre eux mais savent se repérer à quelques signes mystérieux pour les autres : la famille quasi clandestine de tous ceux que Chris a aidés à vivre, et mieux encore : à trouver un sens à leur vie.

[26 novembre] Tous autour de Chris Marker! in Mediapart