Comment « regarder » Le fond de l'air est rouge aujourd'hui ?

Laurent Véray, Université Sorbonne nouvelle-Paris 3

Comment « regarder » Le fond de l'air est rouge aujourd'hui ? Comment les jeunes spectateurs peuvent-ils comprendre, ressentir un tel film ? 35 ans après sa première sortie… 45 ans après une bonne part des événements qui y sont relatés ? Ce qui caractérise sans doute le mieux le cinéma de Chris Marker c’est sa façon d’interroger la polysémie des images, les siennes ou celles des autres, et à travers elles la complexité de l’histoire.

« J’ai toujours précisé que la politique, art du compromis (et c’est tant mieux), ne m’intéresse guère. Ce qui m’intéresse c’est l’histoire, et j’ajouterais : la politique ne m’intéresse que dans la mesure où elle est la coupe de l’histoire dans le présent. »[1] déclarait Marker en 2008. Ce que confirme l’analyse de ses films qui mettent en correspondance le social avec le politique, la mémoire avec l’histoire. Et c’est flagrant dans Le fond de l’air est rouge réalisé en 1977, puis modifié en 1988. Film charnière dans l’œuvre du cinéaste où il dresse une sorte de bilan cinématographique de dix années de lutte et d’espérance à travers le monde. Au départ, Marker voulait faire ce film uniquement à partir de chutes de toutes sortes amassées dans les locaux de SLON puis d’ISKRA, deux sociétés de production fondées avec ses amis. Dans le préambule des commentaires du film publiés aux éditions Maspero, il explique qu’il voulait exprimer le « refoulé de l’histoire en images ».

En fin de compte, il ne se contenta pas de chutes et recycla des images d’archives de diverses provenances (actualités, reportages, documentaires, ciné-tracts, rushes…). Précisant d’ailleurs dans le générique : « Les véritables auteurs de ce film, bien que pour la plupart ils n’aient pas été consultés sur l’usage fait ici de leurs documents, sont les innombrables cameramen, preneurs de son, témoins et militants dont le travail s’oppose sans cesse à celui des Pouvoirs qui nous voudraient sans mémoire. » Différents événements sont abordés : la guerre du Vietnam, le coup d’état militaire de Pinochet contre Salvator Allende à Santiago du Chili, Fidel Castro à La Havane et Che Guevara en Bolivie, l’occupation de la Sorbonne par les étudiants parisiens, les chars soviétiques à Prague... S’y révèle la dynamique propre au travail de Marker, qui accorde un discours idéologique à thèse, donc forcément démonstratif, à une réflexion historique et à une démarche artistique. Un travail qui n’essaie pas de concilier politique et esthétique, mais de les articuler tout en finesse, comme les images utilisées qui sont mises en correspondance les unes avec les autres et sans cesse questionnées.

Le début du Fond de lair est rouge donne un bon aperçu des enjeux d’un tel projet. Alors que le titre s’affiche en rouge sur fond noir, le film démarre avec en voix off l’actrice Simone Signoret commentant certains plans du Cuirassé Potemkine (1925) dont elle se souvient précisément (il s’agit de l’épisode célèbre de la viande avariée qui provoque la révolte des marins). Puis nous assistons à un tourbillon d’images dans lequel se mêlent une foule de vues en couleur ou en noir et blanc de différentes provenances. Dès cette ouverture, Marker confronte fiction et documentaire, les plans devenus mythiques du film d’Eisenstein, qui représentent les troupes du tsar tirant sur la foule solidaire envers la mutinerie, et des prises de vues de divers mouvements de contestation durant les années 1960-1970. Mais la façon dont il utilise ces images de mobilisations et de répressions ne permet pas de savoir de quels événements elles sont tirées, ni de quel pays ou de quelle époque elles sont issues. Pourtant les unes raccordent parfaitement avec les autres, puisque nous voyons successivement de face les forces de l’ordre (les soldats russes, l’armée, les policiers), puis les manifestants (la population d’Odessa ou des gens du monde entier). Le tout constitue un montage en champ/contrechamp exemplaire où les éléments iconiques des images semblent parfaitement se répondre. Bref, une séquence dotée d’une énergie, d’une force qui subjugue et témoigne d’une maîtrise, pourrait-on dire, eisensteinienne. Cette séquence introductive présente en quelque sorte un raccourci saisissant de l’ensemble de la démarche cinématographique de Marker, mais aussi de ses partis pris, de son engagement.

Certes, Le fond de l’air est rouge traduit un glissement vers une attitude plus réaliste par rapport à la période militante du cinéaste, comme s’il avait abandonné une part de ses rêves. Mais Marker revient sur l’euphorie et les espérances perdues sans amertume ni regret. Son cinéma réfléchit, au sens propre comme au sens figuré, une mise en forme de la mémoire qui n’est pas une sacralisation de l’histoire. Par le jeu de la dialectique et la force créatrice du montage, il fait revivre les traces du passé en leur donnant du sens.

C’est une raison, parmi beaucoup d’autres, pour voir ou revoir cette fresque visuelle d’images et de luttes anciennes dont les interrogations et les résonances seront à tout jamais contemporaines.



[1]. Interview de Chris Marker publiée dans lesinrocks.com, 29 avril 2008.