Un film d’actualité !

Sylvain Dreyer, auteur de 
Révolutions ! Textes et films engagés. Cuba, Vietnam, Palestine,
Armand Colin 2013

Le Fond de l’air est rouge est souvent perçu aujourd’hui comme un témoignage des « années rouges » qui enflammèrent la fin des sixties et qui furent marquées par les combats internationalistes, en premier lieu l’opposition à l’intervention nord-américaine au Vietnam, et par la révolte de Mai 68. Le film apparaît en effet comme le fils naturel de cette époque, dans la mesure où Marker est alors animé par l’intention de mettre en pratique certaines propositions « collectivistes » des États Généraux du Cinéma.

A revoir le film, la distinction entre rétrospection et hagiographie s’impose cependant : Marker n’a pas conçu Le fond de l’air comme une évocation nostalgique des années militantes. Il dresse plutôt un bilan personnel des « années rouges », abandonnant l’hypothèse optimiste de la convergence des luttes pour s’interroger sur la fonction – souvent compensatoire – des images et des discours sur l’ailleurs.

Surtout, les remaniements successifs du film – une dizaine de versions entre 1978 et 1998 – manifestent l’effort constant de Marker d’affiner l’analyse politique avec le recul croissant de la perspective temporelle. Cet intérêt pour le hic et nunc relève d’un véritable souci générationnel : si Le Fond de l’air est rouge est aujourd’hui encore un film d’actualité, c’est que, par-delà la sévérité de son jugement politique, il parvient à échapper au discours strictement idéologique en nous parlant de nos doutes, de nos rages et de nos espoirs.

Le fond de l’air n’est donc pas un Tombeau : le film est conçu comme une contribution à la sauvegarde de la mémoire militante face à tous « les Pouvoirs nous voudraient sans mémoire ». Il apparaît finalement comme une réserve hétéroclite de souvenirs pour les générations à venir, invitant les futurs spectateurs à tirer eux-mêmes la leçon des illusions triomphalistes. Le commentaire conclusif (« 30 ans après, il y a toujours des loups ») peut alors être vu comme une façon de passer le relais. Loin de tout défaitisme et de toute nostalgie, Le fond de l’air est rouge se constitue plutôt en une formidable banque d’images – une mémoire collective mise à la disposition des luttes à venir.