1977 - Préface à la sortie

On a tendance à croire que la Troisième Guerre mondiale commencera avec le lancer d’un missile nucléaire. Je pense plutôt qu’elle s’achèvera ainsi. D’ici là continueront de se développer les figures d’un jeu compliqué dont le décryptage risque de donner du boulot aux historiens de l’avenir, s’il en reste.

C’est un jeu bizarre, dont les règles changent au fur et à mesure de la partie, où la rivalité des superpuissances se métamorphose aussi bien en Sainte-Alliance des riches contre les pauvres qu’en guerre d’élimination sélective des avant-gardes révolutionnaires, là où l’usage des bombes mettrait en danger les sources de matières premières, qu’en manipulation de ces avant-gardes elles-mêmes pour des buts qui ne sont pas les leurs. Au cours des dix dernières années, un certain nombre d’hommes et de forces (quelquefois plus instinctives qu’organisées) ont tenté de jouer pour leur compte - fût-ce en renversant les pièces. Tous ont échoué sur les terrains qu’ils avaient choisis. C’est quand même leur passage qui a le plus profondément transformé les données politiques de notre temps. Ce film ne prétend qu’à mettre en évidence quelques étapes de cette transformation.

LE FOND DE L’AIR EST ROUGE
SCÈNES DE LA TROISIÈME GUERRE MONDIALE

QU’EST-CE QU’ELLES ONT en commun, ces images qui traînent au fond de nos boîtes après chaque film terminé, ces séquences montées qui à un certain moment disparaissent du montage, ces « chutes », ces « non utilisées » (NU dans le code des monteurs) ? C’était le premier projet de ce film : interroger en quelque sorte, autour d’un thème précis (l’évolution de la problématique politique dans le monde autour des années 67/70), notre refoulé en images.

DEPUIS, une autre forme de refoulé m’a été proposée par le hasard d’une coproduction télévisée. Des images utilisées, montées, émises - mais télévisuelles, c’est-à-dire immédiatement absorbées par les sables mouvants sur lesquels s’édifient ces empires : balayage de l’événement par un autre, substitution du rêvé au perçu, et chute finale dans l’immémoire collective.

IL ÉTAIT tentant de faire agir l’une sur l’autre ces deux séries de refoulés, d’y chercher un éclairage de chacune par l’autre (le document rejeté d’un film militant parce que trop ambigu se heurtant au même événement décrit “objectivement” par une agence d’images, le signe ou le cri échappé au reporter étranger à une action, confronté au commentaire politique de cette action resté en plan faute de témoignage pour l’étayer. Hypothèses de travail. La réponse une partie de la réponse se trouve peut être dans le film terminé.

DURÉE : 4 heures*. Deux parties LES MAINS FRAGILES et LES MAINS COUPÉES. La césure se situe autour de l’année 68. Pourtant en 67 tout est joué : la Révolution Culturelle est reprise en main, l’échec de la gauche révolutionnaire au Venezuela (plus significatif, quoique moins spectaculaire, que la mort du Che en Bolivie) a marqué le tournant de la tentative castriste de “révolution dans la révolution”, partout les pouvoirs ont commencé à infiltrer et contrôler les groupes subversifs, les appareils politiques traditionnels ont déjà commencé de sécréter les anticorps qui leur permettront de survivre à la plus grande menace qu’ils aient rencontrée sur leur chemin. Mais on ne le sait pas encore. Et comme la boule de bowling de Boris Karloff dans Scarface qui abat encore des quilles sur sa lancée alors que la main qui l’a jetée est déjà morte, toutes ces énergies et ces espoirs accumulés dans la période montante du Mouvement aboutiront à l’éclatante et vaine parade de 1968, à Paris, à Prague, à Mexico, ailleurs.

VAINE ? C’est à voir. L’écrasement des guérillas, l’occupation de la Tchécoslovaquie, la tragédie chilienne, le mythe chinois si longtemps préservé par un eurocentrisme à l’envers et aboutissant au psychodrame de la bande des Quatre, font de l’après 68 une longue suite de défaites sur les terrains choisis. Mais dans le déroulement même de ces échecs, des actes ont été posés, des paroles ont été dites, des forces sont apparues qui font que “rien ne peut plus être comme avant” (comme on chantait chez Lip) dans le même temps que le souvenir en a été modifié ou effacé, et quelquefois par ceux là même qui en avaient été les porteurs. D’où l’intérêt de refaire patiemment le chemin parcouru, d’en relever les traces, d’y trouver les indices, les mégots, les empreintes… Enquête antipolicière, qui cherche à retrouver les auteurs de l’innocence plus que ceux du crime, même et surtout lorsque l’innocence de 68 est devenue le crime de 78, ou vice versa.

ET PUIS SURTOUT il y a le dialogue enfin possible entre toutes ces voix que seule l’illusion lyrique de 68 avait fait se rencontrer un court moment. Le reflux venu, chacun est rentré dans sa monophonie triomphaliste ou rageuse. Le montage restitue, on l’espère, à l’histoire sa polyphonie. Pas de rapprochements gratuits ici, pas non plus de cette courte malice qui consisterait à mettre des hommes en contradiction avec eux mêmes (qui ne l’a pas été, au moins une fois ?). Chaque pas de ce dialogue imaginaire vise à créer une troisième voix produite par la rencontre des deux premières, et distincte d’elles… Après tout, c’est peut être bien ça la dialectique ? Non, je ne me vante pas d’avoir réussi un film dialectique. Mais j’ai essayé pour une lois (ayant en mon temps passablement abusé de l’exercice du pouvoir par le commentaire dirigeant) de rendre au spectateur, par le montage, son commentaire, c’est à dire son pouvoir. 

* Version ramenée à 3 heures en 2008